Evénement
Derrida
Derrida, la pensée de la différence
Homme
engagé, célébré dans le monde entier, le philosophe de la
déconstruction est mort dans la nuit de vendredi à samedi à 74 ans.
Par Robert MAGGIORI
lundi 11 octobre 2004
Une intelligence au service des autres De
la fatigue, de la vieillesse, de la mort, Derrida, dans ses derniers
livres, parlait avec une grande sérénité. Il laissait sourdre de
lointains souvenirs d'enfant et évoquait quelques scènes d'une
«impudique pudeur» le sentiment qu'on éprouve à se trouver nu devant
son chat traduisant quelque chose comme la paix. Il lui arrivait de
se lever pour aller effleurer le tallith que lui avait donné Moïse, le
frère de sa mère : «Un châle de prière que j'aime à toucher plus
qu'à voir, à caresser tous les jours, à baiser sans même ouvrir les
yeux ou alors même qu'il demeure enveloppé dans un sac de papier où je
plonge la main dans la nuit des yeux fermés.» Intransigeant,
susceptible, exigeant, doté d'une inépuisable force de travail, Jacques
Derrida était un homme de justice et de bien. Il ne disait jamais «tu
es mon ami», mais «je suis ton ami», préférant donner et accueillir à
posséder. Il a mis toute son intelligence, son inventivité, sa culture
au service des autres, des autres textes, des autres auteurs pour
qu'ils puissent «donner» même ce qu'ils ignoraient pouvoir donner. Peut-être
est-il né en 1966, dans une université américaine. Il était déjà,
depuis deux ans, assistant à la Sorbonne, avait été admis au CNRS, d'où
il avait démissionné aussitôt pour, invité par Jean Hyppolite et Louis
Althusser, enseigner à l'Ecole normale supérieure, avait fait sa
première conférence au Collège de philosophie (sur Michel Foucault et
en présence de celui-ci), publié la traduction et l'introduction de l'Origine de la géométrie de Husserl, écrit maints articles dans Critique ou Tel Quel. Mais,
en 1966, quelque chose de nouveau apparaît à Baltimore, à la Johns
Hopkins University, qui fait l'effet d'une bombe. Il y a là c'est le
début du spectaculaire accueil fait dans les campus aux french philosophers
René Girard, Roland Barthes, Jean-Pierre Vernant, Lucien Goldman ou
Jacques Lacan. Et un jeune penseur originaire d'Algérie, qui, dans son
intervention au colloque, propose une nouvelle façon de lire et
d'interpréter les textes. Le nom de cette méthode, le déconstructionnisme,
se propage comme le son d'un tam-tam d'une université à l'autre, et
provoque partout des discussions houleuses. En quelques jours, Jacques
Derrida, dans les départements de sciences humaines et de littérature,
des humanities, devient l'enfant terrible de la «philosophie
continentale», une sorte de Copernic qui vient de faire faire à la
pensée une «révolution épistémologique», coqueluche des théoriciens
postmodernes ; et un «mauvais maître», un destructeur, déjà éreinté et
poursuivi de lazzi. En France, l'Université fait barrage L'année suivante, en France, le «cas» Derrida explose sur le marché éditorial: le philosophe publie coup sur coup De la grammatologie, l'Ecriture et la Différence, la Voix et le Phénomène, trois
oeuvres magmatiques, complexes, déroutantes, qui vont accroître
exponentiellement tant le nombre de ses détracteurs que celui de ses
laudateurs. Le bruit des cocktails Molotov, des chants révolutionnaires
et des sirènes de police, à Berkeley, Rome, Berlin ou Paris, recouvre
en mai 68 les échos des débats académiques. Mais c'est à cette époque
que commence pour Derrida la vie de pigeon voyageur de la philosophie :
il est toujours en d'autres cieux, en d'autres langues, en d'autres
cultures, fait des conférences partout dans le monde, est appelé comme visiting professor
dans la plupart des grandes universités européennes ou américaines.
Comme nul n'est prophète en son pays, c'est en France que les
résistances sont le plus fortes. Il ne fait pas bon s'avouer
«derridien» si on veut faire carrière en faculté ! Et quand on est
Derrida lui-même, qu'on a passé sa thèse de doctorat pour pouvoir
succéder à Paul Ricoeur, on subit un véritable tir de barrage. Pas plus
qu'à Gilles Deleuze ne sera donc accordée à Jacques Derrida, détenteur
de dizaines de doctorats honoris causa à l'étranger, une chaire
prestigieuse dans l'Université française. Aussi, avec ses principales
«bases» à Paris (Ecole pratique des hautes études) ou à Irvine
(University of California), l'enseignement de Derrida sera-t-il
itinérant, ou «volant» et sans doute n'eût-il pas détesté l'imaginer
en milliers de feuilles volantes, disséminées dans le monde entier et
insaisissables , et se trouvera dans la forêt exubérante de ses
articles, ses livres, ses préfaces, ses séminaires, ses débats, ses
conférences. Une oeuvre foisonnante Jacques Derrida
était le philosophe français le plus connu, l'un des grands du siècle,
celui qui a écrit le plus grand nombre de textes et auquel le plus
grand nombre d'ouvrages, de commentaires ou de sites Internet sont
consacrés. Ce n'est pourtant pas l'étendue infinie de l'oeuvre
derridienne qui rend impossible sa circonscription et fait renoncer
toute tentative de synthèse. La difficulté ne s'explique pas davantage
par son architectonique, qui serait, en l'occurrence, végétale : de
fortes racines constituées par la trilogie de 1967, un tronc massif que
composent des ouvrages déjà classiques tels que Glas, la
Dissémination, Marges De la philosophie, Eperons les Styles de
Nietzsche, Du droit à la philosophie, Politiques de l'amitié, Psyché
Inventions de l'autre ; et la ramure enchevêtrée des livres-conférences, Artaud le Moma, Apories, Fichus, Archives, Schibboleth et tant d'autres. A dire ce que les textes de Derrida qui, selon le mot de Gilbert Hottois (1), «n'ont ni début (ils sont greffés sur d'autres textes) ni fin (ils sont prétextes à d'autres textes)» «veulent dire», forcément on échoue, car, en un sens, ils ne «veulent rien dire», ou plutôt, disent la «differance» qui échappe, justement, au régime du vouloir dire. Comme Derrida l'écrit dans Positions : «L'écriture à la lettre ne-veut-rien-dire. Non qu'elle soit absurde (...), elle tente de se tenir au point d'essoufflement du vouloir-dire (...), le jeu de la différance
qui fait qu'aucun mot, aucun concept, aucun énoncé majeur ne viennent
résumer et commander, depuis la présence théologique d'un centre, le
mouvement et l'espacement textuel des différences.» Dans les marges et les contre-allées Si
Derrida est philosophe, au plus haut point, il n'y a pas de
«philosophie» de Derrida, et s'il y en avait une, elle ne serait pas
formée de «thèses» bien circonscrites que l'on pourrait comparer à
celles d'autres philosophes, qui les compléteraient ou les
dépasseraient. Sarah Kofman a dit du texte derridien qu'il était un «corps morcelé, atopique, décentré, bousculant sens dessus dessous le logos traditionnel» (2), et Rudy Steinmetz l'a qualifié de «polylogue intertextuel»
(3). L'expression est ardue, mais elle dit bien le travail dont a voulu
se charger Derrida : tisser des textes dans les interstices d'autres
textes, d'autres idiomes, d'autres traditions, d'autres philosophies,
non pour les parasiter ou s'y installer en braconnier, mais pour que de
l'entrelacement naisse quelque chose de neuf, quelque chose qu'on n'a
jamais entendu. Aussi sera-t-il difficile d'assigner à Derrida une
«place» dans cette concaténation de systèmes dont la philosophie fait
son histoire. Où, synchroniquement, se situe-t-il par rapport à
Lévinas, Foucault ou Deleuze ? A-t-il «dépassé» Husserl ou Heidegger ?
Il n'est pas douteux que Derrida choisirait lui-même d'être dans les
marges et les contre-allées (4). Non la marge blanche qui
encadre le texte de l'histoire de la philosophie, l'empêche de déborder
et le contraint à s'en tenir à ce qu'il dit. Ni l'allée déserte qui,
par contraste, laisse voir les flux qui vont rectilignes dans un sens
ou dans l'autre. La marge griffonnée, noircie de signes étranges
l'écriture même de Derrida, parfois indéchiffrable , qui destitue,
désitue, resitue le texte et son sens, le somme de dire ce qu'il ne dit
pas, ce qu'il ne veut pas dire. La contre-allée peuplée de promeneurs,
lieu de circulation, d'arrêt, de stationnement, de tours et détours,
allées et venues, avenue de sens et de contre-sens qui déstabilise
l'ordre géométrique du monde et de ses discours, décentre ses axes,
écarte la logique de la destination du sens. On sait le lexique de
Jacques Derrida : déconstruction, différance, dissémination,
graphe, marge, hymen, trace, métaphore, double écriture... Aussi, pour
rendre compte, sinon raison, de ce qu'il a «dit», faudrait-il qu'un
autre Derrida un double qui eût choisi de rester parmi nous pût
ouvrir dans ses grands textes les «contre-allées» qu'il a lui-même
ouvertes dans ceux de Platon, Hegel, Heidegger, Aristote, Nietzsche,
Kant, Rousseau, Montaigne, Schmitt, Cicéron, Freud, Husserl, Marx,
Patocka, Kierkegaard, Lacan ou Blanchot, Kafka, Joyce, Ponge, Cixous,
Bataille, Genet, Jabès, Celan. Jusqu'à la rue d'Ulm, une scolarité chahuteuse Avant d'embarquer pour Marseille sur le Ville-d'Alger,
Derrida n'avait jamais voyagé (5). C'était la fin de l'été 1949. Il
venait de terminer une année d'hypokhâgne au lycée Bugeaud d'Alger. La
lecture de Bergson et de Sartre l'avait marqué en classe terminale :
celle de Kierkegaard et de Heidegger l'«impressionne». Il
voulait écrire, peut-être enseigner. Sa scolarité avait été en dents de
scie, chahuteuse et douloureuse. Le jour de la rentrée 1942, il avait
été renvoyé chez lui : le pourcentage de juifs pouvant être admis dans
une classe venait d'être abaissé de 14 à 7 % par le recteur, pétainiste
zélé. Adolescent, tantôt il se recroquevillait en lui-même, confiait
son mal-être à son journal intime, écrivait des poèmes, lisait Camus,
Nietzsche et Valéry, tantôt il faisait le «voyou», manifestait
sa vitalité sur les terrains, plus qu'à l'école, dans des matchs avec
les prisonniers italiens, et poursuivait le rêve de devenir footballeur
professionnel. A l'internat de Louis-le-Grand, tout se passe
mal au début, malgré les somnifères et les amphétamines. C'est dans
l'année scolaire 1952-1953 qu'il intègre l'Ecole normale supérieure. En
khâgne, il avait déjà fait connaissance avec ceux qui resteront ses
amis : Michel Serres, Pierre Bourdieu, Michel Deguy (lire page
précédente), Gérard Granel, Louis Marin, Pierre Nora. Rue d'Ulm, il
rencontre Louis Althusser et sa future femme, Marguerite Aucouturier.
Il milite alors «de façon intermittente dans des groupes d'extrême gauche non communiste», suit les cours de Michel Foucault, auquel il se lie d'amitié, et travaille déjà à ce qui plus tard sera sa thèse, le Problème de la genèse dans la philosophie de Husserl. Reçu
à l'agrégation à la session 1956-1957, marié, il doit effectuer son
service militaire, en pleine guerre d'Algérie. Soldat de deuxième
classe, en civil, il est affecté dans une école d'enfants de troupe, à
Koléa, près d'Alger, et enseigne le français et l'anglais. A son retour
en métropole, il obtient son premier poste de professeur au lycée du
Mans, et a pour collègue Gérard Genette. Entre 1960 et 1964 il est, à
la Sorbonne, assistant en «philosophie générale et logique» de Suzanne
Bachelard, Georges Canguilhem, Paul Ricoeur et Jean Wahl. C'est en
1966, donc, qu'il se rend au fameux colloque de Baltimore. Arrêté en Tchécoslovaquie pour soutien aux dissidents Peu
de photos de Jacques Derrida paraissent dans la presse avant 1979. On
voit son visage au moment où s'ouvrent à la Sorbonne les états généraux
de la philosophie, qu'il a promus avec entre autres Vladimir
Jankélévitch, François Châtelet, Jeannette Colombel, Gilles Deleuze,
Elisabeth de Fontenay, Jean-Luc Nancy, (lire page 3), Paul Ricoeur ou
Jean-Toussaint Desanti. Mais le personnage devient véritablement
public, malgré lui, en 1981. Cofondateur avec Jean-Pierre Vernant de
l'Association Jan Hus, il avait tenu, en soutien aux dissidents
tchèques persécutés, des séminaires clandestins à Prague : il est...
arrêté à l'aéroport et traité par la police comme un trafiquant de
drogue ! L'affaire fait grand bruit, de nombreuses pétitions circulent
pour la «libération» du philosophe, qui sera finalement «expulsé» de
Tchécoslovaquie grâce à une intervention de François Mitterrand.
L'essentiel de son activité, Derrida le consacre évidemment à ses
livres, à ses cours. La conférence devient peu à peu son style
d'intervention préféré, l'«atelier» de ses oeuvres, précisément parce
que la conférence «tourne», joue des tours à l'écrit lorsqu'elle se
prononce et des tours à la voix lorsqu'elle se fige en page imprimée,
parce qu'elle autorise une circumnavigation infinie qui déroute le
texte, frange, émarge, détoure le sens, empêche qu'il «prenne» ou dise
le fin mot de l'histoire, le diffère justement, au lieu de le conférer. Les concepts de différance et de déconstruction auront été les labels, sinon le logo,
de la pensée de Jacques Derrida. Ils ont été appliqués à bien d'autres
domaines que la philosophie, comme la critique littéraire,
l'esthétique, voire l'architecture ou l'urbanisme. La déconstruction
est présente d'emblée dans le travail de Derrida, dès sa thèse sur
Husserl, qui vise à disloquer le transcendantalisme phénoménologique et
le principe de l'évidence des états vécus, et est au centre de tout son
projet philosophique, visant précisément à déconstruire la métaphysique
de la présence dont toute la tradition philosophique occidentale a été
porteuse. Dans la Voix et le Phénomène, ce projet se réalise
déjà en prenant appui sur les notions de «phonocentrisme» et de
«logocentrisme», que Derrida utilise pour dénoncer le privilège accordé
dans ladite tradition à la voix (phoné) et au logos. La voix est en
effet vécue comme quelque chose de présent et d'immédiatement évident.
Le logos lui est toujours immanent, alors que l'écriture est
caractérisée par l'absence du sujet qui l'a produite : le texte écrit a
une vie propre. La tâche de la «grammatologie» gramma étant la lettre
écrite de l'alphabet sera alors de comprendre le langage à partir non
du modèle du logos mais de celui de l'écriture, car la forme écrite, en
soustrayant le texte de son contexte d'origine et en le rendant
disponible au-delà de son temps, en garantit la «déchiffrabilité» et la
«lisibilité» proprement infinies. Ecrire, disait Jacques
Derrida, c'est s'échouer loin de son propre langage, le «déconcerter»,
le laisser aller seul, sans gardes du corps... La déconstruction, ni un système, ni une méthode Et c'est pour traduire cela qu'il forge le néographisme, promis à une carrière fulgurante, de «différance», où se cristallisent tous les sens de «différer». La différance
implique d'abord que le signe est différent de ce dont il prend la
place, et donc qu'entre l'expression orale ou l'écriture et le réel
auquel elles renvoient il y a toujours une différence, un écart qui ne
peut jamais être comblé (un écart qui s'écrit, mais ne s'entend pas) et
qui ne laisse que des traces autorisant la multiplicité des lectures et
des interprétations. Mais elle indique aussi le fait de «renvoyer à»,
retarder, proroger, ajourner, mettre une distance infinie entre le
sujet et la chose ou la parole absente du texte, et donc d'abolir le
primat de la présence, sortir de l'illusion qu'une «chose» puisse se
«révéler» telle quelle à l'esprit ou qu'une vérité puisse «être saisie»
par le logos qui la guette. La vérité n'est ni originaire ni unitaire,
elle n'est jamais totalement «donnée» : elle est disséminée. La
déconstruction n'est ni un système ni une méthode. Elle est, si on peut
dire, «ce-qui-a-lieu», ce qui advient, un événement qui n'attend pas
qu'on en délibère, qui n'attend pas la conscience ou l'organisation du
sujet (ou de la société ou de quoi que ce soit d'autre). «Ça
déconstruit», autrement dit la déconstruction est ce qui «arrive» parce
que, dans tout système, est à l'oeuvre un mouvement de dislocation, de
fissuration et de disjonction, parce que toute construction théorique
est en même temps tenue et dé-tenue, soutenue et ébranlée par une
pierre de touche défectueuse provoquant une force d'écartèlement, une
différance justement. Les domaines d'application de la déconstruction derridienne qui doit évidemment quelque chose à la Destruktion
de Heidegger ont été innombrables. On ne saurait en répertorier les
résultats ici, sauf à rappeler qu'ils ont parfois été oblitérés par les
critiques, à la fois faibles et injustes, de ceux qui, n'apercevant
dans les «styles de Derrida» que jeux de mots, jongleries
étymologiques, frénésie d'écriture, pointillisme, n'ont pas pu voir que
son travail qu'il se soit appliqué à la phénoménologie, au
structuralisme, à un poème de Mallarmé, à la psychanalyse, au théâtre
d'Artaud, à une simple phrase d'Aristote ou à un rêve de Walter
Benjamin a produit la plus extraordinaire moisson d'idées originales
et inouïes dont une intelligence, confrontée à la «matière» des textes,
se soit jamais révélée capable. Si le projet de Derrida est axé
sur les «textes», il n'est cependant jamais étranger à la texture des
rapports humains, et témoigne en effet d'un constant souci pour
l'Autre, vis-à-vis duquel l'on est appelé à une éthique de
l'hospitalité, à une «ouverture» qui «se fait» sans être préparée, à un
dialogue qui procède du respect et qui pose la différence comme point
de départ de toute rencontre entre les hommes. Le don, l'accueil,
l'amitié, la frontière, le droit, la justice, la démocratie... Autant
de thèmes élaborés par Derrida pour montrer que toute
territorialisation, toute instauration de frontière, toute constitution
d'un «propre» qu'il s'agisse d'un territoire «propre», d'une terre,
d'une langue, d'un corps, d'un «soi» a besoin de l'autre et d'un dehors (de
l'autre à mettre dehors, aussi) pour se constituer, de sorte que
l'altérité est toujours cachée, mais à l'oeuvre, en toute origine, que
l'étranger, selon les propres termes de Derrida, est avant tout «celui qui pose la première question». Et
les autres méditations derridiennes, sur le nom, sur l'animal, sur la
sépulture, sur la mémoire, sur la folie qui habite le langage, l'exil,
etc., ne disent jamais autre chose : «Je ne serais pas ce que je
suis et je n'aurais pas de maison, de nation, de ville, de langue, si
l'autre, l'hôte, par sa venue, ne me les donnait.» (6). Une langue en tours, détours, torsions et rétorsions On
a parfois moqué l'écriture de Derrida, sa langue philosophique tout en
tours et détours, torsions et rétorsions. Elle n'était que la mise à nu
d'une politique de l'amitié, l'«appropriation aimante et désespérée» de quelque chose «d'autre», l'accueil de l'autre : «Tout
ce que je fais, surtout quand j'écris, ressemble à un jeu de
colin-maillard : celui qui écrit, toujours à la main, même quand il se
sert de machines, tend la main comme un aveugle pour chercher à toucher
celui ou celle qu'il pourrait remercier pour le don d'une langue, pour
les mots mêmes dans lesquels il se dit prêt à rendre grâce.» (1) Gilbert Hottois, De la Renaissance à la postmodernité, De Boeck, 2002. (2) Sarah Kofman, Lectures de Derrida, Galilée, 1984. (3) Rudy Steinmetz, les Styles de Derrida, De Boeck, 1994. (4) Catherine Malabou, Jacques Derrida, la Contre-Allée,
la Quinzaine littéraire/Louis Vuitton, 1999. (5) Les renseignements
biographiques sont tirés du «curriculum vitae» qui figure à la fin de Jacques Derrida, de Geoffroy Bennington et Jacques Derrida, «les Contemporains», Seuil 1991. (6) Manifeste pour l'hospitalité Autour de Jacques, sous la direction de Mohammed Seffahi, Paroles d'Aube, 1999.
a possibilité de l'impossible : telle est la définition que Martin Heidegger donnait de la mort. La commentant, Derrida en a tiré un jour une autre : «Mourir s'attendre aux frontières de la vérité.» Non pas attendre qu'elles soient atteintes, mais «s'attendre l'un l'autre, l'une l'autre», s'attendre l'un l'autre, là où l'un et l'autre n'arrivent jamais ensemble. «Celui
qui attend l'autre, à cette frontière, n'est pas celui qui y arrive le
premier ou celle qui s'y rend la première. Pour y attendre l'autre, à
ce rendez-vous, il faut y arriver en retard, au contraire, et non en
avance.» Un cancer a contraint Jacques Derrida à hâter le pas, dans
la nuit de vendredi à samedi. Il était né à El-Biar, près d'Alger, le
15 juillet 1930. Il avait 74 ans.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=245192